Saint-Piat et sa Briqueterie

En janvier 1859, le préfet d'Eure-et-Loir autorise Jean-Baptiste Lambert à construire un petit four à tuile sur des terres qu'il possède au lieu-dit la Lumière à Saint-Piat. Le premier four de plan carré a aujourd'hui pratiquement disparu ; seuls subsistent quelques vestiges de la chambre de chauffe et la cheminée incluse dans le bâtiment abritant le four actuel.

VALORISATION du PATRIMOINE Saint-Piat – Mévoisins

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Le village de Saint Piat (1144 habitants) dans la vallée de l'Eure se situe à 14 km au nord de Chartres en Eure-et-Loir dans le canton de Maintenon (28130).

Le territoire communal recouvre deux ensembles topographiques aux-sous-sol distincts :

Le fond de vallée occupé par les dépôts alluvionnaires de limons, d’argiles ou de graves.

Le plateau recouvert par une altération de calcaire, les argiles à silex…

 

La petite maison au toit pointu a été construite sur le premier four, ancêtre de la briqueterie de Saint-Piat

 

Les petites industries de Saint Piat

 

Les innovations de l'époque industrielle touchèrent peu la commune, les petites industries qui s'y établirent au XIXème siècle faisant plus preuve d'un esprit d'entreprise individuelle que de critères relevant de la Révolution Industrielle. Le développement de la briqueterie Lambert sera donc une exception dans cette histoire locale.

 

 

 

Sous le Premier Empire, alors que le moulin de Saint Piat a l'une des plus grosses productions de farine de l'arrondissement, son propriétaire, le sieur Besnard, cherche à investir ses gains dans la construction d'un four à plâtre. Un arrêté préfectoral lui en donnera l'autorisation en mai 1809.

 

Le moulin de Saint Piat vers 1900 

 

Sous le Second Empire la multiplication des incendies de villages et de hameaux en Eure-et-Loir, comme Le Coudray (21 juin 1851), Grogneul (30 juin 1851) ou « Les Martelles » (28 septembre 1851) et Dionval (mars 1854), deux anciens hameaux de la commune de Saint Piat poussèrent les autorités à prendre certaines mesures. Par exemple le maire de Briconville prohiba, à la demande du préfet, les couvertures en matière combustible. Indirectement les demandes de construction de briqueteries et de fours à tuiles seront encouragées par une accélération des démarches administratives et des avis toujours favorables.

Auguste Paty, tuilier à Saint Piat, établit un four à tuiles avec les bâtiments qui en dépendent au champtier dit « Les Martelles ». Après avoir déposé une demande le 20 février 1852, il reçut une autorisation un mois plus tard, le 18 mars 1852.

 

 Les premiers fours, ancêtres de la briqueterie:

 

L'origine de la briqueterie Lambert peut remonter à l'établissement d'un four à « thuille », dans une ferme au lieu dit « Le Marais », borné d'un côté par le chemin de Saint Piat à Gallardon et de l'autre par le chemin de Dionval à Mévoisins. Le propriétaire, demeurant à Chartres a déposé sa demande de construction le 26 février 1828 et obtenu l'autorisation du préfet le 25 octobre 1828.

 

(Ce four existe toujours en son entier excepté la cheminée. D’autre part, la tradition orale rapporte qu’un ou plusieurs fours auraient fonctionné sous l’Ancien Régime, époque où Saint-Piat était rattaché à la seigneurie de Maintenon.)

 

 

 

Situation du four à tuile construit en 1859 par J. B. Lambert par rapport au lieu dit Le Marais.

Archives départementales d'Eure & Loir. 5 M 164. (Extrait du plan annexé à la demande de construction).

 

Jean Baptiste Lambert fut tuilier au Marais. Le désir de se lancer dans sa propre entreprise ou bien le besoin de s'agrandir, poussèrent ce dernier a déposer le 10 décembre 1858 la demande de construction d'un four à tuiles sur une pièce de terre lui appartenant 200 mètres plus loin au champtier « La Lumière ». L'emplacement réunit les avantages d'être éloigné des habitations (Saint-Piat est à 320 m  et Dionval à 240m), et d'être à proximité du chemin de fer (110 m) ainsi que d’être sur une zone d’extraction de « terre franche ». Le conseil municipal donna un avis favorable au projet le 2 janvier 1859 et dix jours plus tard le préfet signait l'autorisation de construction.

 

Au vu du plan de situation, déposé avec la demande de J-B Lambert, ce premier four de la briqueterie Lambert, dont il reste des vestiges, ressemblerait fort à la description de celui du Marais:

 

« Le fourneau à tuiles… devra être construit en voute de briques surmonté d'une cheminée pyramidale construite en bon mortier et qui aura environ deux briques et demie d'épaisseur dans le pourtour de l'embouchure et pourra être réduite à une brique et demie lorsqu'elle sortira du toit. Elle devra être élevée à une hauteur de six mètres au-dessus du sol et recouverte d'un faîteau ou d'un chapeau en tôle solidement fixé ».

 

Ce genre de four était alimenté par des bourrés de bois.

 

Les différentes évolutions de l'usine

 

Le four actuel, construit sur l'emplacement de l'ancien four, fut sans doute élevé par le fils de Jean Baptiste Lambert, Jules, ou son petit-fils, Georges entre 1880 et 1910. Ce four à doubles galeries parallèles, toujours visible, est de type Hoffmann. Cette invention de l'architecte berlinois Friedrich Hoffmann, breveté en 1858, fut le premier à fonctionner en feu continu. Pendant que le feu cuisait les briques dans une cellule de cuisson, des ouvriers défournaient des briques cuites et refroidies à l’opposé puis enfournaient à nouveau des briques crues. Il suffisait de déplacer l'alimentation du foyer pour que la cuisson progresse vers la chambre suivante. Les chambres étant disposées en galerie circulaire, la cuisson pouvait ainsi ne jamais s'arrêter.

 

Le four de la briqueterie de Saint-Piat se compose de deux galeries orientées nord-sud de 37 m de long et 8,50 m de large (dimensions extérieures) et reliées entre elles par une petite galerie coudée. Chaque galerie est percée de 9 portes permettant le défournement et l'enfournement des chambres. Les voûtes des galeries sont en briques assemblées avec un mortier réfractaire; une couche de sable vient recouvrir la voûte.

 

Cliché 2008 © V. Duseigne    

Une des deux galeries du four Hoffmann

 

Cliché 2008 © V. Duseigne

Les portes d’accès aux cellules de cuisson

 

 

 

 

 

 

En 1937, époque à laquelle René Lejars, ancien contremaître entra à la fabrique, l'usine comptait 22 ouvriers.

Pendant la seconde guerre, l'usine fut occupée pour servir d'entrepôt. Après le conflit elle se modernisa (installation d’un moteur diesel, achat de camions...).

Elle fabriqua aussi jusqu'en 1950 des tuiles plates de pays ou des tuiles mécaniques de type Gilardoni (Marne) et a cessé d'estampiller ses briques quand sa production a été vendue à des négociants.

 

la plus  ancienne de représentation

connue de la tuilerie

La tuilerie à une deuxième cheminée

et sa maison de maître à droite

 

Prairie humide de Dionval, aujourd’hui

à droite : des propriétés avec construction,

à gauche : l’arborétum

 

 

La briqueterie et ses aménagements

 

Reproduction de cartes postales © M. Foucault

 

La dernière cuisson de briques a eu lieu en janvier 1997, après le décès subit de James Lambert. L'usine n'était plus rentable depuis plusieurs années, mais des diversifications avaient été tentées comme la fabrique de parpaings et le négoce de matériaux de construction.

Quatre générations de la famille Lambert se sont succédé à la direction de la briqueterie.

 

 

Étapes de fabrication des briques

 

L'exploitation de carrières

 

Trois Matières premières pour la fabrication des briques ou des tuiles provenait de carrières d'argile (lieux-dits : les Plantes, Froid Vent, de terre franche (loehm) et de sablon (lieu-dit Les Gaudières). Pour la carrière la plus proche de l'usine, des wagonnets servaient à transporter la « terre franche ». Le travail d'extraction se faisait en hiver, de la Toussaint au mois de mars.

  Cliché 2008 wagonnets © V. Duseigne

 

 Cliché 2008 © V. Duseigne

Le moteur diesel

avec le volant de régulation

 

 

 

Le séchage

 

Les briques crues ainsi façonnées étaient placées avant la cuisson dans les séchoirs. Ces derniers meublés d'étagères à claies de bois étaient disposés tout autour du four ainsi qu'au niveau de la voûte. La ventilation s'effectuait au moyen de volets de bois à lames orientables encore visibles sur le pignon nord. Des chaudières installées dans les pièces de séchage assuraient la mise hors gel des briques crues.

 

 

La zone de fabrication

 

La zone de fabrication se trouvait dans la partie nord-est de la briqueterie sous un hangar et un édifice dit de « mise en poussière ». La terre qui sortait de la trémie passait dans les broyeurs puis au malaxeur. De là elle partait sur un tapis roulant qui l'emmenait vers un autre broyeur plus fin puis dans une extrudeuse-mouleuse qui donnait la forme voulue aux tuiles ou aux briques pleines ou creuses. Une machine à vapeur, puis, après guerre, un moteur diesel de marque Ruston & Hornsby actionnaient les machines.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cliché 2008 © V. Duseigne

  Etagères à claies de bois

 

La cuisson

 

Les premières cuissons commençaient en avril-mai, si le temps n'était pas trop humide, les dernières se terminaient fin octobre de chaque année. Pour allumer le four, on commence d'abord à faire un « effumage » (on échauffe le four avec des « fines » pendant trois ou quatre jours).

 

(« fines » : Le charbon était de trois sortes: le flambant pour allumer le four et alimenter la machine à vapeur, du charbon maigre pour les séchoirs et des « fines » pour les cuissons. Ce charbon arrivait du Nord par wagons de vingt tonnes à la gare de Saint-Piat.)

 

Puis on allume avec du « flambant » en tête de four. La montée en température dure une quinzaine de jours pour être maintenu à 1000-1100°C. Le foyer avançait progressivement dans l’une des deux galeries.

 

Les briques étaient disposées dans le four de chant et superposées en quinconce pour permettre la circulation de l'air et de la fumée lors de la combustion.

© J. Lambert

Charbon « fines » pour la cuisson

 

 

 

       © J. Lambert

Alimentation des distributeurs de charbon

     © J. Lambert

Briques destinées à la cuisson

 

L'alimentation du feu au niveau de la cellule de cuissons se faisait au moyen de charbon en fines particules introduit par quelques unes des 90 ouvertures dites « puits de chauffe » aménagées dans la voûte des galeries.

 

Cet approvisionnement était effectué de façon quasi-automatique par des distributeurs à vis sans fin rehaussés d'entonnoirs en céramique; un entonnoir équivalait à une nuit de cuisson.

 

                                                       © J.L. Renaud

On peut voir les ouvertures, dites « puits de chauffe » aménagés dans la voûte des galeries

 

Cliché 2008 © V. Duseigne

Distributeurs de charbon

 

Les fumées étaient évacuées par des galeries souterraines, ou carneaux, vers la cheminée du côté est du four et occasionnellement par l'ancienne cheminée du côté nord.

 

Le défournement s'effectuait par l'une des dix-huit portes du four à l'opposé de la zone de cuisson. L'air frais s'introduisant dans les galeries se réchauffait au contact des briques et les refroidissait progressivement.

Deux semaines étaient nécessaires pour que le feu fasse le tour de la galerie.

 

Après la cuisson des briques, il faut les sortir manuellement © J. Lambert

 

Les expéditions

 

Toutes les briques sorties du four étaient transportées dans la cour et mises sur des palettes. En 1962, la briqueterie Lambert en produisait 35 tonnes par jour. Elles étaient expédiées par camions dans les environs, mais aussi par le train notamment vers Paris chez le marchand de matériaux, Rabonni. Des briques produites à Saint-Piat ont servi à la construction de l'hôpital Bichat à Paris.

 

Maison témoin, rue de la République montrant ce que l’on peut faire avec des briques © Ph. G.

 

 

Quel avenir pour le site industriel de la briqueterie Lambert?

 

Après la fermeture de la briqueterie. La Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) du Centre et le Service Départemental de l’Architecture et du Patrimoine étaient intéressés par son inscription à l’Inventaire des Monuments Historique. Parallèlement l’association « Le Patrimoine des Vallées », qui travaillait a une mise en valeur du lieu, a déposé à la DRAC un dossier établi par Jean-Luc Renaud.

Soumis à la COREPHAE (Commission Régionale du Patrimoine Historique, Archéologique et Ethnologique), un arrêté du préfet de région classa la briqueterie le 4 mars 1999.

Puis une association fut spécifiquement créée en 2004 « Art du Feu – Richesse Régionale » dont le but est de « sauvegarder ce site industriel et d'envisager son développement culturel, éducatif et touristique ».

 

Archives et bibliographie:

Archives départementales d'Eure & Loir.

Série M Administration générale. 5 M 164 Dossier Lambert et diverses demandes pour la construction d'établissements dangereux et insalubres à Saint Piat.

 

DRAC région Centre. Dossier établi pour l'inscription de la briqueterie Lambert à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Ce dossier a pu être établi en grande partie grâce aux documents et informations fournis par Jean Luc Renaud. 1998.

 

L'Archéologie Industrielle en France n°39. Décembre 2001.

Cinquante années de métier dans une briqueterie. Témoignage de René Lejars, recueilli et annoté par Geneviève Dufresne et Jean-Luc Renaud.

 

Extrait de plan archives départementale (28). Cartes postales anciennes.

« Patrimoine des Vallées » dossier 1998 (Jean Luc Renaud)

Photo de René Lejars Jean Luc Renaud

Photos Philippe Geffroy, Vincent Duseigne Jacques Lambert, Jean Luc Renaud, reproduction de Michel Foucault

Recherches et rédaction Jean-Luc Renaud et Benoît Clauzure

 

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